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sábado, agosto 07, 2004

Uma recensão do "Cerco de Cartum" de Olivier Rolin:

"L'homme qui parle dans Méroé, qui raconte, à partir d'un point précis du temps narratif, son exil et son amour, son désir et sa rage, connaît le poids littéraire des mots, des phrases. Vrai héros lyrique ou romantique, il convoque le monde dans la chambre de résonance de son émotion personnelle. Écrivain, il n'avance pas dissimulé derrière le masque de la fiction ; très classiquement, il est le prolongement, le substitut oui le porte-voix de l'auteur. L' homme qui parle a aimé une femme, Alfa. Elle l'a quitté. Il s'est retrouvé à Khartoum, au Soudan, exilé, enseignant vaguement le français iux fonctionnaires de cette " dictature militaro-islamique, mariant les charmes respectifs des généraux et des sheikhs ".

À l'instant où commence le roman, il attend la police, qui viendra peut-être lui demander des comptes sur la mort, trois mois plus tôt, d'une archéologue allemande, Else, enfouie sous le sable du site de Méroé. Il attend, attablé à l'hôtel des Solitaires, avec dans sa chambre les six tomes d'une ancienne édition de l'Encyclopédie Larousse. Il parle à Harald, un Norvégien adipeux, se souvient d'Alfa, ," orne de mots" , son souvenir, "ce trésor ", pour se prouver à lui-même qu'il n'est pas de "pacotille". Discours inaugural où, dans une confusion savante, un tremblement crépusculaire, le narrateur expose la trame, la tonalité sensible du livre. Discours dont le lecteur est invité à dépasser l'apparent désordre - et la relative difficulté - pour entrer dans l'épaisseur du roman.

Un point temporel fixe, donc, - et Rolin est extrêmement précis sur toutes les datations, attentif, jusqu'à l'ivresse à noter les relais et correspondances du temps - à partir duquel l'auteur va dessiner une magnifique et très rigoureuse spirale mêlant à l'histoire personnelle du narrateur le tumulte, ou le silence, de l'histoire extérieure, de la plus reculée à la plus récente. Deux hommes vont jouer, auprès du narrateur, le rôle de médiateur : Vollender, le vieil archéologue est-allemand, humilié lors de la réunification, découvreur du site fabuleux de Méroé, " la capitale de ce peuple que les Égyptiens nommaient Kouch et les Grecs, puis les Romains, "Éthiopiens", c'est-à-dire "faces brûlées" " dont parlent Hérodote, Strabon, Pline et Sénèque ; le colonel anglais Charlie Gordon, mort décapité un jour de janvier 1885 par les troupes musulmanes de Mohamed Ali, dit le Mahdi, qui faisaient le siège de Khartoum depuis près d'un an.

Ces deux figures, la première actuelle, la seconde passée, s'inscrivent dans cette spirale d'une durée sans limite que le roman voudrait dessiner. D'une durée qui s'ouvre, d'un côté, sur une mémoire perdue, une archéologie des temps évanouis, de l'autre sur une fin rêvée et mélancolique du temps. Ce qui fascine Olivier Rolin c'est l'absence des origines. Le prologue manque toujours. Alfa, malgré son nom, n'est que la butée affective, amoureuse, le visage auquel le narrateur se heurte, dont il recherche les traits perdus auprès d'une autre femme, Dune, puis d'Else. Le Nil, " père des fleuves " pour lui, a moins sa source dans le Paradis des chrétiens que dans les ténèbres de l'inconnaissable. "Les histoires n'ont pas de commencements, ni d'endroit ou d'envers, on peut les retourner comme les pieuvres que les pêcheurs battaient sur les rochers, les dire autrement. "

"Ce que j'exhume en vérité, c'est du temps", affirme l'archéologue. "Je fais, voyez-vous, l'autopsie du temps. J'explore ses tissus délicats, ses viscères marbrés, infiniment enroulés sur eux-mêmes". Vollender, grattant le sable du désert en quête des vestiges d'une civilisation morte, livré à "l'étude de cette chrétienté aberrante, séparée de son origine, enfermée dans ses déserts"; Gordon, guetteur obsédé par la défaite, la désirant, rétif à "cette pitoyable concession au monde mort de la réussite ", consignant dans son journal les détails d'une fatalité à laquelle il se sacrifie... Méroé est l'histoire de cette hantise, à laquelle le narrateur prête sa voix et Rolin son désir d'écrivain. Ce désir qui fut celui du Conrad, de Cendrars, de Lowry.
Livre superbe, avons-nous dit, et intimidant de force et aussi d'intelligence romanesque, dans la lignée de L'Invention du monde et de Port Soudan (Seuil, 1993 et 1994), mais dépassant en intensité ces deux romans. Remarquable notamment cette capacité que manifeste l'écrivain de concilier emportement lyrique et maîtrise narrative. Remarquable également son écriture qui, à l'opposé du "beau style", invente à mesure ses tournures, son rythme, son souffle. On comprendrait mal que Méroé ne constitue pas, en cette rentrée et dans ses suites, ce qu'il est convenu d'appeler un événement littéraire."
Patrick Kéchichian (Le Monde)

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